PORTRAIT

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Interview

Isabelle Steyer

L’avocate qui défend le droit des enfants
17.01.18

Maître Steyer a défendu les enfants dans plusieurs grands procès. L’avocate à la chevelure dorée a la lourde responsabilité quotidienne de raconter l’horreur vécue par les victimes de violences et de viols, et de faire valoir leurs droits auprès de la justice. Rencontre.

Profession :  Avocate spécialiste du droit des victimes majeures et mineures
Mission : accompagner les victimes mineures pour faire face aux procédures judiciaires.
Leitmotiv : les violences intrafamiliales sont la source de toutes les autres violences.
Le métier d’avocate, c’est une vocation pour vous?
Très tôt, dès l’école primaire, j’ai voulu être avocate. Mais je ne me suis jamais dit : « je vais défendre la parole des femmes et des enfants ». En fait, ma spécialisation s’est formulée de façon évidente. Quand j’étais petite, ma mère, ma grand-mère et ma tante avaient un magasin de dessous féminins à Antibes. Quand je sortais de l’école, je passais beaucoup de temps avec les clientes, plutôt bourgeoises, souvent femmes au foyer. Lorsqu’elles rentraient en cabine d’essayage, qu’elles se déshabillaient, je voyais l’envers des brushings et des bijoux: les bleus, des cicatrices. Elles parlaient des violences qu’elles subissaient, de ce que subissaient les enfants. Souvent, elles pleuraient aussi de ce qu’elles-mêmes avaient subi étant enfant. J’ai baigné toute ma vie dans ces récits tragiques.

Comment avez-vous croisé le chemin de la Voix de l’Enfant?
C’était il y a 21 ans. J’exerçais depuis six ans, j’avais déjà eu beaucoup de dossiers concernant la maltraitance d’enfants. J’avais 30 ans, j’étais enceinte de mon premier fils, j'étais immobilisée à l’hôpital. Je venais de passer dans une émission télévisée, "La marche du siècle", pour expliquer la question de la confrontation, de la comparution de l'enfant en cour d'Assises, et la nécessité pour les mineurs d’être accompagnés d'un avocat. Alors j'ai appelé Martine Brousse, la présidente de la Voix de l'Enfant, pour voir comment on pourrait avancer ensemble. Elle s'est écriée : "c'est incroyable, j'allais justement vous appeler!" Elle m'avait vue à la télévision. Parfois, il y a une coordination des planètes, c'est drôle !
En quoi consiste votre travail bénévole pour l’association?
La Voix de l’Enfant m’envoie des dossiers dans lesquels l’association se constitue partie civile parce qu’elle estime qu'il y a eu un malfonctionnement judiciaire, de l'aide sociale, ou de l'audition de l'enfant. Ce sont en majorité des affaires criminelles qui nécessitent deux ou trois ans d’instruction, voire plus. Je représente la victime, ou une parole qui n'a pas émergé, si la victime a été tuée. J’accompagne aussi des enfants avant de déposer plainte, pour les préparer aux procédures. Il n’y a pas de tapis rouge judiciaire qui va faire en sorte que la victime soit entendue. Ce qui m’a le plus marquée, c’était la froideur des juges, la distance, l’absence de tact par rapport à de tels dossiers. La justice symbolise la présomption d’innocence, et c’est à l’institution judiciaire de prouver la culpabilité de l’accusé. C’est très violent pour les victimes.
 
Avec la Voix de l’Enfant, vous militez pour que la parole des enfants victimes soit mieux respectée et protégée...
Chaque jour, deux enfants meurent des suites de maltraitance, en France. Nous militons pour que les professionnels soient formés à recueillir la parole des enfants, pour qu’ils aient un avocat qui les défende correctement, et qu’on leur explique tout ce qu’il se passe. En tant qu’avocate, je joue un rôle de protecteur. Mais il faut que l’ensemble des professionnels soit formé pour recueillir la parole. La place d’un enfant victime de maltraitance n’est pas au commissariat. Il faut éviter la multiplications des phases d’auditions et d’examens, pour que les enfants n’aient pas à répondre plusieurs fois, et tout centraliser à l’hôpital, un lieu plus rassurant pour les enfants. Enfin, Il y a une méconnaissance de la question de la maltraitance dans les milieux qui sont censés les gérer. Chaque année 300 000 personnes signalent des situations d’enfant en danger ou en risque de l’être au 119, le Service national d’accueil téléphonique pour l’enfance en danger. Il faut savoir que dans plus de 80% des cas, la maltraitance est intra-familiale. Cela signifie que porter plainte amènera forcément un bouleversement. L’aide sociale doit être plus efficace : il faut des permanences, des visites à l’improviste chez des familles qui présentent des dangers, regrouper les informations….
 
Comment gardez-vous le moral?
C’est si je ne traite pas ces dossiers que je n’ai pas le moral ! C’est épuisant, mais participer à la libération psychique et familiale de quelqu’un, c’est magnifique. En parallèle, je vais voir de belles choses, je vais au ciné, voir des expos… Je lis beaucoup aussi. Mes lectures me servent à la fois d’échappatoire et d’inspiration professionnelle. Les femmes écrivains me donnent beaucoup d’énergie: Joyce Carole Oates, Colette, Georges Sand, le journal d’Hélène Berr… D’une part, parce qu’elles étaient très libres dans leur vie personnelles. Elles étaient à la fois féminines et féministes. Moi, c’est l’amour du féminin qui m’a amenée à être féministe. D’autre part, parce qu’elles ont une écriture dans laquelle je me reconnais pour plaider. L’écrivain est parfois confronté à la même question que l’avocat: comment dire l’horreur avec des mots écoutables? Dans mon travail, j’entends l’horreur et je dois la restituer de façon décodée. Un peu comme ceux qui dénoncent ce qu’ils ont subit avec des mots d’écrivain.
 
Demain pour vous, qu’est-ce que ça représente? 
J’aimerais voir de la solidarité sur les questions relatives à la protection de l’enfance. Car ce sont des valeurs universelles qui sont mises à mal dans ces dossiers, et que les violences intra-familiales sont, à mon avis, à la source de toutes les autres violences.

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