PORTRAIT

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Interview

Laurent Ott

Promouvoir le travail éducatif hors les murs
31.01.18

Métier: Directeur de l’association Intermèdes-Robinson
Mission: Inventer de nouvelles modalités d’animation, d’éducation, de vie sociale et collective, en dehors des institutions et structures traditionnelles.
Vous avez fondé Intermedès Robinson avec votre épouse en 2005. Quel était votre objectif?
On voulait proposer aux gens de sortir, de se socialiser autour d’une activité. Nous sommes partis du constat que dans les cités tout le monde vit enfermé. On a donc mis en place un jardin communautaire d’un demi hectare pour sortir les familles et les faire interagir.
Ensuite, on a constaté qu’on avait besoin de faire un lien entre les quartiers et le jardin. On a donc créé des ateliers de cuisine de rue. Et plus récemment, on est directement allés dans les hôtels sociaux du secteur. On s’occupe de personnes de tout âge, non seulement dans les hôtels sociaux, mais aussi dans les quartiers défavorisés ou encore dans les bidonvilles, où habitent une majorité de roms. Notre local a le statut de centre social associatif à Chilly Mazarin : on y offre un accueil permanent du lundi au samedi, avec toutes sortes d’activités. L’équipe est composée de six permanents, huit services civiques, et des stagiaires travailleurs sociaux.
 
Votre association aide notamment beaucoup les enfants.
Oui, on a notamment monté une troupe d’enfants qui chantent et qui dansent, sur un répertoire tzigane, « Aven Savore ». Les enfants que l’on accueille au centre viennent des hôtels sociaux, des quartiers, ou des bidonvilles. La majorité d’entre eux sont des migrants d’origine africaine qui séjournent dans des hôtels sociaux, qui sont censés être des hébergements d’urgence… mais dans les faits, les familles y restent des années, dans une grande promiscuité.
On a également mis en place un programme d’éveil social et éducatif à partir d’activités ludiques, qui ont lieu toutes les semaines, pour les enfants non-scolarisés. Aux enfants qui sont scolarisés, on fournit aussi du matériel scolaire et des vêtements pour qu’ils se sentent comme les autres à l’école. Depuis le début, on a vu grandir de nombreux enfants : certains sont mêmes devenus membres permanents de notre équipe. C’est une grande fierté!
 
Comment se déroule la semaine au centre social?
Le mardi matin, des membres de notre équipe vont a la banque alimentaire pour récupérer 300 kilos de nourriture. On prépare la distribution pour des familles qui n’ont pas de ressources, ni le droit de travailler sur le territoire français. L’après-midi, il y a un cours de français pour des femmes et des hommes des hôtels sociaux : pendant qu’ils sont en cours, on s’occupe de leurs enfants. Le mercredi, on organise des ateliers de rue directement au pied des immeubles ou dans les bidonvilles. Sur la semaine, nous réalisons onze ateliers et actions à Longjumeau (quartier Sud), Massy (quartier Opéra), et dans les bidonvilles et hôtels sociaux du Nord Essonne. Le vendredi midi, on a mis en place une cantine pour accueillir les enfants à déjeuner. Et tous les samedis, notre troupe musicale répète.
 
Vous avez été éducateur, professeur, directeur d’école, avant d’être directeur d’association. Comment vous êtes vous tournés vers le monde associatif?
Lorsque j’étais directeur d’école à Longjumeau, je voulais faire de l’école un lieu de vie ouvert. J’y suis partiellement arrivé, en créant une association d’écoles… mais ça touchait ses limites. C’était sans arrêt remis en cause par les enseignants eux-mêmes, par la mairie, la hiérarchie de l’éducation nationale… j’ai voulu donc créer une association autour de l’école. J’ai démissionné, pour m’y consacrer entièrement. Les institutions sociales classiques n’arrivent plus à avoir de relation avec les publics précaires. C’est pour ça que je suis rentré dans le monde associatif. J’ai eu un déclic lorsque je travaillais comme animateur à Ivry. La mairie voulait qu’on travaille aussi avec les enfants des rues. J’ai pris conscience de l’existence d’une population invisible dans la société française. Si on s’occupe pas d’eux, on peut faire comme s’ils n’existaient pas. A Intermedes Robinson, on travaille avec ceux qui ne sont pas mis sous les projecteurs. D’ailleurs, notre association a reçu le prix des Droits de l’homme de la République française décerné par la Commission nationale consultative des Droits de l’homme: c’est assez rare pour une association française.
 
« J’ai pris conscience de l’existence d’une population invisible dans la société française »
 
Vous avez aussi fait des études de philosophie, qui vous ont mené jusqu’au doctorat. Quel est votre penseur de prédilection?
Emmanuel Kant ! C’est le penseur de l’autonomie, du vivant. C’est celui qui dit qu’on ne peut pas préparer quelqu’un de l’extérieur à être autonome, c’est une force qui vient de l’intérieur de chaque être. On ne peut pas éduquer de l’extérieur, il faut donner à vivre. C’est une figure philosophique importante à mes yeux. Je suis aussi très inspiré par de grands pédagogues sociaux : Paolo Freire, père du développement du pouvoir d’agir, ou encore Célestin Freinet.
 
Demain, ça représente quoi pour vous?
J’ai envie de le décomposer en « deux-mains ». C’est ce qu’on va faire ensemble. Le problème dans les cités, c’est que demain, ça n’existe pas. L’avenir est toujours vu comme pire qu’aujourd’hui. Ensemble, en allant travailler directement là où les gens vivent, sans intermédiaire, on arrive à changer ça.

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