PORTRAIT

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Interview

Malika Benkenane

Repérer les futures mères en difficulté
17.01.18

Ancienne infirmière formée à la psychologie, Malika travaille depuis dix ans avec l'équipe des sages femmes à la maternité d'Aubervilliers. Son but est d'assurer au quotidien la protection de l'enfant, avant même que celui-ci soit né... 

Métier : psychologue à la maternité de l’hôpital d’Aubervilliers
Mission : repérer et suivre les futures mères en détresse
Leitmotiv : résister à l’anesthésie ambiante
Comment êtes-vous devenue psychologue à la maternité d’Aubervilliers?
Il n’y avait pas encore de mission particulière sur la protection de l’enfance ; il y avait eu, en 2007, une recommandation sur la formation du personnel au repérage des fragilités psychologiques et sociales chez les mères. La grossesse, c’est le premier lieu de repérage pour d’éventuelles maltraitances sur un enfant. 
Ici à Aubervilliers, on est dans une zone fragilisée, avec un lourd contexte social : chômage, précarité, violence, un des plus faible niveau d'alphabétisaiton en France… Sur ce terrain très sensible, notre travail consiste surtout à faire du repérage, pour servir l’intérêt de l’enfant avant même qu’il soit né. Au début, j’allais voir dans les dossiers des patientes, j’étais obligée de travailler de façon isolée. Mais aujourd’hui, ça beaucoup changé : on m’adresse des patients parce que je suis psy. Il a été difficile de convaincre les équipes, mais maintenant, des secrétaires aux auxiliaires de puériculture en passant par les médecins, tout le monde est sensibilisé aux problématiques de vulnérabilité.
 
Comment se passe la coopération entre les professionnels, dans la maternité?
Je me suis vite aperçue qu’il était urgent de mobiliser tout le réseau. Dans notre maternité, il y a une trentaine de salariés, 24 lits de maternité, 6 berceaux de néo natalité, et 900 naissances par an environ. On forme un trio entre les sages-femmes, la psychologue et l’assistante sociale, on travaille en groupe pluridisciplinaire. Il n’y a aucune demande de la part des familles, c’est nous qui allons à leur rencontre. Le repérage des fragilités commence dès l’entretien du quatrième mois de grossesse: il est facultatif et dure une heure. On repère si la mère a déjà eu des difficultés, si elle a des enfants qui ont déjà été placés ou maltraités. On établit le statut médico-social de la patiente. C’est là que les langues se délient parfois. On détecte des difficultés psychologiques, sociales, financières, et à l’issue de l’entretien on propose des orientations. 
Dans notre équipe, tout le monde est en veille: parfois, il arrive que des mères confie des choses à des personnes extérieures au corps médical, comme aux secrétaires, par exemple. Chaque mois, on se réunit tous pour faire le point sur tous les dossiers. En dehors du soin médical, des gestes techniques, savoir observer et repérer, c’est très important. En 2016, l’ensemble du département a reçu une formation d’une sage-femme coordinatrice du programme de l’Etat sur le repérage et l’accompagnement des femmes victimes de violences. En mobilisant tous les professionnels en amont, les mamans vont accepter de s’inscrire durablement dans le dispositif psy : au début, elles ne voient pas à quoi ça sert de parler. Elles ont parfois honte de leur parcours, elles ont un sentiment d’échec...
 
Quels sont habituellement les signaux alarmants?
Souvent elles se taisent parce qu’elles veulent montrer que tout va bien, alors que tout va mal. Mais une femme qui a accouché dans plusieurs maternités différentes, ça peut être alarmant. Ou alors une femme qui n’a pas son appartement, qui vit chez des proches, cela signifie qu’elle est vulnérable financièrement. Il y a aussi des femmes qui ont des addictions : en général, elles en parlent rapidement pour savoir si c’est dangereux pour leurs enfants. Un mari trop présent pendant les consultations, qui ne laisse pas parler la mère, c’est aussi un clignotant. Les équipes ont dépassé leur peur de poser les questions. On y va en toute franchise. Aujourd’hui, la protection de l’enfance est au coeur des maternités.
 
Après l’accouchement d’une femme en difficulté, comment ça se passe?
Normalement, on peut garder la maman trois jours au maximum. Parfois, c’est au moment de l’accouchement que la mère n’a plus aucune barrière, qu’elle se libère. On observe le lien mère-bébé pour évaluer la situation. L’enfant est un très bon indicateur de l’état de la mère: s’il est trop sage ou trop bruyant, en général, c’est significatif. Il y a toute une batterie d’informations préoccupantes qu’on peut signaler et faire remonter, et si l’Aide Sociale à l’Enfance estime qu’il y a un danger réel immédiat pour l’enfant, il peut être placé. Il y a aussi des cas où la précarité est si grande qu’il est impensable de mettre la maman et son bébé dehors. Alors on les garde jusqu’à ce que le 115 trouve un hébergement.
Comment coopérez-vous avec la Voix de l’Enfant?
Martine Brousse fait partie du comité des usagers de l’hôpital. Nous lui avons dit qu’il y avait plein de mamans dans des situations très précaires, et elle a eu l’idée de faire un kit de maternité, que l’on donnerait aux mamans qui en ont besoin en repartant de l’hôpital. Martine a la qualité de repérer rapidement la problématique pour évaluer les besoins. Il y a donc un sac rose pour les filles, un sac bleu pour les garçons avec des bavoirs, du linge de toilette, des couches, un hochet un doudou, des pyjamas… C’est du neuf, c’est tout mignon ! C’est très important d’offrir des affaires qui n’ont jamais été portées avant. Psychologiquement, la mère va être reconnue dans sa position, à travers le cadeau du sac. Ce sont des affaires nouvelles qui ne vont appartenir qu’à elle et ça la valorise dans sa position maternelle. Je peux vous dire qu’aucune n’en est déçue ! Bien plus qu’une simple aide matérielle, ce sac touche à la question de l’estime de soi, à la dignité de la personne. On n’en a pas beaucoup, malheureusement, on est obligés de les distribuer au compte-goutte.

Demain, qu’est-ce que ça représente, pour vous?
On arrive à un moment où le gouvernement se désinvestit des préoccupations sociales. J’aimerais qu’il y ait encore des personnes qui portent des projets qui résistent à cette anesthésie ambiante qui risque de nous polluer. Que les gens continuent à résister à cette inertie ambiante autour des problèmes de société, qui sont perçus comme des problèmes individuels pour éviter d’avoir à s’en occuper.

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