RENCONTRE

À 36 ans, Dorothée Gilbert retrace son parcours dans Étoile(s), aux éditions du Cherche Midi. Un témoignage sans fard qui, à l’heure de la célébrité immédiate, valorise le travail et la persévérance.

Dorothée Gilbert, danseuse étoile : « J’ai réussi malgré mes défauts »


« Beaucoup de jeunes pensent qu'ils peuvent arriver très haut, très vite. Avec ce livre, j’ai eu envie de montrer qu’il existe un autre chemin, plus fastidieux mais très riche. » Dorothée Gilbert a reçu une formation à l’ancienne. Elle a connu l’École de danse de l’Opéra de Paris du temps où Claude Bessy en était l’emblématique directrice et où une prof pouvait piquer les fesses des danseuses avec sa broche sans être inquiétée. L’institution a beaucoup changé depuis dix ans – et l’on peut s’en réjouir – mais cette évolution n’en rend son témoignage que plus précieux. « Aujourd’hui, les professeurs sont moins cruels qu’avant, note-t-elle, mais les élèves ne se laissent plus faire non plus. Nous, on suivait le groupe, on acceptait, personne ne disait rien. C’est la notion de normalité qui a changé, elle est désormais plus saine. »
 

« J’ÉTAIS TRÈS RAIDE »
Elle se confie à moi assise dans le fauteuil de sa loge à l’Opéra Garnier, ses longues jambes passées par-dessus l’accoudoir, ses pieds nus émaillés d’ampoules aussi flexibles et expressifs que des mains. Il y a quelques années, lors d’une précédente interview, elle m’avait dit qu’elle aimait bien porter des talons hauts. Pour elle, c’était toujours plus confortable que des pointes. Dorothée n’a jamais choisi la facilité.
 

Si elle est aujourd’hui l’une des dix danseuses étoiles de l’Opéra de Paris, au départ, elle ne partait pas avec toutes les chances de son côté. « J’étais très raide », affirme-t-elle avec une pointe d’accent toulousain. Elle l’était sûrement beaucoup moins que moi, mais peu importe : selon les critères de l’Opéra, c’était problématique. Alors elle a travaillé. Sans relâche, sept jours sur sept, ajoutant soirs et week-ends des cours particuliers aux cours collectifs. Elle a travaillé jusqu’à ne plus faire que ça. Et ça a payé. « Je suis sidérée quand j’entends des jeunes filles dire qu’elles ne pourront jamais être danseuses car elles ne sont pas souples. C’était mon cas et j’ai réussi, malgré mes défauts. »
 

« LA DANSE, C’EST 80% DE TRAVAIL, 20% DE DON »
Dorothée croit au travail. De quoi culpabiliser les danseuses qui n’arriveront jamais comme elle au sommet ? « La danse, c’est 80% de travail, 20% de don », reconnaît-elle. La discipline requiert des proportions parfaites qu’elle détaille dans l’ouvrage, mais également le sens du mouvement et un charisme difficile à expliquer : « Prendre la lumière, c’est comme la photogénie, on l’a ou on ne l’a pas », concède-t-elle encore.
 

Elle l’a. Je suis allée la voir dans Cendrillon l’année dernière. Je me souviens qu’après avoir acheté ma place, j’ai découvert qu’elle ne jouerait ce jour-là « que » l’une des sœurs de l’héroïne – les rôles tournaient chaque soir. J’étais déçue, je voulais la voir dans le rôle-titre. Ma déconvenue a été de courte durée : sur scène, elle jouait une irrésistible Javotte !
 

« CHAQUE DANSEUSE A SA PLACE DANS LE CŒUR DU PUBLIC »
Je lui fais remarquer qu’elle ne me paraît pas dévorée par l’esprit de compétition, dans un milieu pourtant réputé impitoyable. « Je veux devenir meilleure par rapport à moi-même, m’explique-t-elle, pas par rapport aux autres. Je n’ai jamais pu me comparer car nous avons des personnalités et des corps différents. Dans la compagnie, il y en a pour tous les goûts et chacune a sa place dans le cœur du public. » Une phrase de Claude Bessy qu’elle cite dans son livre me revient : « Il faut leur apprendre la rigueur pour qu’après elles soient sévères avec elles-mêmes. » On est loin de l’éducation positive des années 2010.
 
Dorothée et son mari, le photographe James Bort – ils se sont rencontrés sur le shooting d’une campagne Repetto –, ont une fille de cinq ans et demi, Lily. Lui a-t-elle transmis le virus de la danse ? « Je l’ai inscrite à des cours très tôt, dès l’âge de quatre ans, parce que c’était l’activité du mercredi la plus simple pour moi – avec une maman étoile, tout le monde était prêt à l’accueillir en dépit de son jeune âge. » Elle rit de l’expérience, mais espère au fond qu’elle choisira un univers où elle n’aura pas à composer avec la notoriété de sa maman.

 

LA RETRAITE ET UN NOUVEAU DÉPART EN LIGNE DE MIRE
Dorothée n’a que 36 ans. Dans la vie de tous les jours, elle a plutôt tendance à apprécier les signes de la maturité – « j’arrive au stade où je sais qui je suis et j’assume mes choix » –, mais à l’Opéra de Paris, la retraite est à 42 ans. Dans son livre, elle ne cache pas que le sujet l’angoisse. « Envisager d’arrêter ce qui est pour moi, depuis que j’ai dix ans, un travail autant qu’une passion, c’est compliqué. Pourrai-je trouver quelque chose qui me passionnera autant ? Ou peut-on vivre sans passion ? » Elle caresse l’idée de devenir comédienne – elle a déjà joué dans le court métrage de son mari, Naissance d’une étoile, au côté de Catherine Deneuve –, mais pour le moment, elle préfère se laisser porter.
 
Elle sait seulement qu’elle ne veut devenir ni prof, ni maître de ballet. Par refus de la facilité, encore. « J’ai envie de retrouver ma liberté, ajoute-t-elle, joyeuse. Au moment de partir, j’aurai passé 26 ans à l’Opéra. Il sera temps d’aller voir ce qui se fait ailleurs. » Un nouveau départ qu’elle saura sans nul doute prendre du bon pied.
 
Étoile(s), de Dorothée Gilbert, photos de James Bort, éd. Le Cherche Midi, 29 euros

Texte : Géraldine Dormoy
Photos : James Bort

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