Psycho

Faire les magasins à deux en dit long sur notre rapport au vêtement. Décryptage de ce qui se joue dans notre quête mutuelle.

Comment notre couple influence notre style


Les hommes « shoppent-ils » de plus en plus en couple ? C’est la question que j’ai posée à Xavier, directeur de l’Atelier chez Octobre Éditions, rue d’Uzès. Avec son sourire caractéristique, et méfiant face à une question qu’il sent orientée, il m’indique que chez Octobre comme dans ses expériences précédentes, il faut distinguer la clientèle de la semaine, souvent plus avertie et décidée, de celle du week-end, volontiers ouverte à l’influence de leur conjointe. Mais que se passe-t-il donc avec les hommes du samedi ?

ACHAT FONCTIONNEL ET QUÊTE DU REGARD FÉMININ
Lise, aujourd’hui conseillère de vente chez Sézane, hier personal shopper chez Topman en Angleterre, est formelle : « Les hommes n’aiment généralement pas prendre de risques ni perdre de temps pour aller plus loin que la combinaison jean & t-shirt, résume-t-elle. C’est un achat fonctionnel qui doit prendre le moins de temps possible, pour un maximum de rendement. Un regard supplémentaire bienveillant les encourage à s’éloigner de leur style habituel. Mais ce pourrait tout aussi bien être celui d’un ami. » Il est vrai que le shopping entre copains reste une activité relativement rare chez les hommes.

Du côté des cabines féminines, les jeux varient. « Les femmes essaient de s’adapter aux goûts de leurs compagnons, remarque Lise, mais au fond elles s’habillent plus pour elles que pour eux. » Certaines ont à cœur de vérifier auprès de leur amoureux qu’il la trouve jolie, mais d’autres critères tels que l’aspect pratique ou la prise en compte du reste de la garde-robe priment souvent. « Quand j’étais petite, ma maman validait mes tenues, confie Lise. Aujourd’hui, j’ai confiance dans mes goûts. Je consulte mon amoureux, mais plus pour me rassurer qu’autre chose. »

 


« MÊME ADULTE, LE REGARD DU PARENT NOUS HABILLE »
Autant de comportements qui ne surprennent guère Catherine Joubert, psychiatre et co-auteure de Déshabillez-moi : psychanalyse des comportements vestimentaires (éd. Fayard). « La façon dont nous nous habillons dépend de la façon dont on s’est occupé de nous enfant, analyse-t-elle. Même adulte, c’est encore et toujours le regard du parent qui nous habille et nous définit. » Un enfant chez qui l’apparence était surinvestie par les parents aura des chances de continuer de soigner ses tenues une fois adulte. 
 
On ne reste pas pour autant figé dans des schémas immuables. À l’adolescence, chacun décide de s’opposer - ou pas - à l’autorité parentale. « Devenues adultes, certaines personnes qui ont eu besoin de la transgresser vivent les demandes de leur conjoint en termes de style comme une contrainte, poursuit Catherine Joubert. D’autres, au contraire, font ‘peau’ commune. Plus ou moins consciemment, elle prennent plaisir à se construire une identité partagée. »
 
C’est le cas de Lise, qui reconnaît avoir fait évoluer son allure depuis qu’elle vit avec son petit ami. « J’aime m’adapter à son style, explique-t-elle. Ça tient à mon goût pour le masculin-féminin. J’adore lui piquer un blazer ou un sweat oversized. » Chez elle, l’adolescence s’est passée sans heurt du côté des vêtements : « Ma mère et moi nous habillons différemment, mais elle m’a transmis son refus de la vulgarité. »
 

S’AFFRANCHIR DU REGARD DE L'AUTRE
Pour autant, peut-on continuer l’exploration de son style amorcée à l’adolescence sans se sentir contraint par le regard de l’autre ? « On n’échappe pas au regard de l’autre, assène Catherine Joubert. ‘L’autre’ est notre support de construction. En revanche, il est intéressant de s’interroger sur ce qu’on projette dessus. Au sein du couple, cela peut être un autre bienveillant, qui nous accompagne et nous aide à explorer différentes facettes de nous-même. Un regard ni inhibant, ni castrateur. »
 
On n’y pense pas toujours, mais « le regard le plus sévère, c’est souvent le nôtre, constate-t-elle. Il peut être libérateur d’accepter l’idée que l’on ne sera pas à la hauteur de ce qu’on avait imaginé pour soi. » On se laisse alors la possibilité d’explorer de nouvelles pistes, sans pression ni projection.


 


LES HOMMES RÉINVESTISSENT LE TERRAIN VESTIMENTAIRE 
Signe des temps, les jeunes clients se montrent plus libres que leurs aînés. « Ils ont souvent un esprit plus créatif, sont plus débrouillards et font preuve d’un plus grand sens critique », observe Xavier. Une évolution qui ne tient pas du hasard. L’intérêt des hommes pour la mode revient. « Par le passé, ils ont souvent été férus d’un style recherché, rappelle Catherine Joubert. Historiquement, la mode n’est pas qu’une affaire de femmes. Ce sont les cent dernières années qui ont voulu nous le faire croire. »
 
La vraie rupture date du XIXe siècle. Au moment de la Révolution industrielle, de nouveaux codes vestimentaires sont imposés par les classes dirigeantes : aux hommes de pouvoir les costumes sombres qui uniformisent les silhouettes, à leurs femmes-objets les toilettes décoratives. Aujourd’hui, et plus particulièrement depuis #metoo, une plus grande liberté est accordée à la place de chacun dans la société. Un rééquilibrage particulièrement notable chez les jeunes générations qui, influencées par les réseaux sociaux, sont invitées à cultiver - et partager - de plus en plus tôt leur propre style.
 
Cette liberté accrue ne se limite toutefois pas aux millenials. Catherine Joubert l’a également remarquée « chez les femmes socialement reconnues, qui s’autorisent davantage à s’intéresser à la mode. Chimamanda Ngozie Adichie prouve ainsi que l’on peut être une écrivaine de premier ordre et adorer les fringues ». Michelle Obama, que l’on a vue en robe de satin jaune canari et cuissardes pailletées lors de la promotion de ses mémoires, est un autre bon exemple. Pour voir Barack sans son costume en revanche, il faudra encore attendre un peu. 

 

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