Love Story

Parce que Sézane met cette semaine l’amour à l’honneur, nous sommes allées à la rencontre d’un couple pas banal qui vit entre Paris et Londres et a appris à tirer le meilleur parti des distances.

Mai Hua et Jerry Hyde : « Vivre séparément est un défi »

Les couples qui habitent loin l’un de l’autre m’intriguent. Me réveiller chaque jour ou presque à côté de mon amoureux, partager un espace commun, prendre les repas ensemble est si important pour moi que j’ai du mal à m’imaginer dans une relation à distance. C’est pourtant ce que Mai Hua et Jerry Hyde vivent depuis quatre ans, intensément. 
 
Victoria, la photographe, et moi les rejoignons chez Mai, qui vit dans un appartement au charme bohème, niché sous les toits, en plein centre de Paris. Elle nous accueille en kimono imprimé de feuilles d’automne, le visage nu, ses longs cheveux bruns laissés libres, et nous propose un thé. À ses côtés, Jerry arbore bonnet gris, barbe blanche en collier finement taillé et tatouages tribaux. Mai est une amie de longue date, mais je n’ai pas encore eu l’occasion de faire connaissance avec son compagnon. Nous n’avons fait que nous croiser à des soirées, où la combinaison de leur charisme m’en imposait. 

 
LA DISTANCE NE SUPPORTE PAS LA DEMI-MESURE

Elle a 42 ans, est réalisatrice et colour designer, maman de Tâm, 13 ans, et Léo, 11 ans. Lui a 55 ans, est thérapeute, vit à Londres et a deux filles, Noor et Tara, de 17 et 15 ans. Ils se sont rencontrés lors d’une conférence de Jerry à Paris, en 2015. Après une cour prudente de plusieurs mois, leurs résistances ont cédé. Pourtant, au départ, ni l’un ni l’autre n’attendait l’amour. « Je n’étais pas en mode séduction », se souvient Mai. « Je ne pensais pas à une relation amoureuse, seulement à une amitié », abonde Jerry. 

Mais la distance ne supporte pas la demi-mesure : dès le départ, pour se voir, il faut faire la démarche d’aller jusqu’au domicile de l’autre. Or celui de Jerry, établi dans le quartier réputé mal famé de Tottenham, est une expérience en soi. « La première fois que je suis venue, pour l’interviewer en vidéo, je me suis demandé si j’étais dans un rêve ou un cauchemar », plaisante Mai. Entre les crânes, les guitares, les animaux empaillés et les tapis persans, elle ne savait plus si elle était en Angleterre, à Woodstock ou au Maroc. « J’ai été décorateur de cinéma avant de devenir thérapeute, m’informe Jerry. Beaucoup de mes clients d’aujourd’hui viennent du monde du spectacle, cet univers est pensé pour les mettre à l’aise. »  

DEUX CARACTÈRES SOLITAIRES HABITUÉS AUX SÉPARATIONS

Ils ont mis du temps à s’engager - Jerry, en particulier, craignait qu’une relation amoureuse le rende moins disponible auprès de ses filles adolescentes - mais la longue distance n’effrayait pas leurs tempéraments indépendants. « Je suis anglais, j’ai grandi en pension, ce qui m’a conditionné à vivre seul », explique-t-il. Mai était également préparée à ce mode de vie, pour d’autres raisons. « Comme mes parents ont divorcé quand j’étais jeune, j’ai toujours été habituée à être séparée de l’un d’eux, se remémore-t-elle. J’ai très tôt compris que la distance ne compromet pas la relation si l’autre est décidé à prendre soin de vous. »
 
Peut-on même encore parler de longue distance entre Londres et Paris ? Les technologies et les transports actuels rendent les séparations moins pesantes. Le couple se parle quotidiennement au téléphone et passe en moyenne douze jours par mois ensemble. « Je n’ai jamais été aussi proche de quelqu’un », constate Jerry, goguenard.
 

« LA DISTANCE, ÇA CRAINT »

Pour autant, ni l’un ni l’autre ne nie les difficultés générées par le fait de ne pas habiter sous le même toit. « Vivre séparément est un défi, tant physique que psychologique, admet Mai. La distance, quand l’autre vit quelque chose de dur ou que l’on n’a pas envie de se quitter, ça craint. » 
 
La séparation n’est pas un choix.  « Si on pouvait, on vivrait ensemble », reconnaissent-ils en chœur. Oui mais voilà : Jerry anime des groupes de parole à Londres, son univers professionnel est trop rigide pour être déplacé ; Mai et son ex-mari ont convenu que, pour le bien de leurs enfants, ils vivraient près l’un de l’autre. De part et d’autre, le cadre est fixe. 

 



« LA SÉPARATION NOURRIT L’AMOUR »

Ils s’en accommodent très bien. Alors que la vie commune est présentée comme la norme, eux mesurent au quotidien ce qu’apportent les séparations. « La distance impose une attention constante à l’autre », pointe Mai. Alors que dans une relation classique, on peut compter sur la force de l’habitude, dans leur cas, c’est justement l’absence de confort qui les séduit. Sans efforts, pas d’amour. « Beaucoup de couples se perdent de vue à force de vivre ensemble, juge Jerry. Entre nous, la relation ne va pas de soi, la séparation nourrit l’amour, on ne tombe pas dans l’ennui. »
 
Reste la dimension physique. Le corps de l’autre ne leur manque-t-il pas trop ? La distance a-t-elle un impact sur leur sexualité ? « Prendre l’Eurostar est devenu très érotique, lâche Mai. Je prends comme une chance de pouvoir laisser derrière moi travail et vie de famille. Pendant le trajet, je réalise à quel point Jerry m’a manqué, je sens le désir monter, c’est très puissant. » De son côté, Jerry est convaincu qu’ils font plus souvent l’amour que bien des couples vivant ensemble.

UN AMOUR QUI SE VIT DANS L’ACTION

Au fur et à mesure de la discussion, je me rends compte que nous avons beau avoir des fonctionnements différents, nous nous retrouvons sur l’essentiel : nous ne tenons jamais l’amour que l’autre nous porte pour acquis et continuons d’avoir à cœur de bâtir une relation fondée sur le respect et la confiance. Ce qui en revanche les distingue, c’est la dynamique très prenante de leur relation. Mai et Jerry vivent leur amour dans le feu de l’action. Il y a bien sûr le fait d’aller physiquement, chaque mois, vers l’autre, de faire cet effort-là, mais ce n’est que le premier étage de leur fusée. « Nous sommes toujours en mouvement, s’amuse Mai. Nous avançons en travaillant ensemble sur des projets, comme Meeting With Remarkable Men, le documentaire sur la masculinité que nous venons de réaliser, ou les retraites que Jerry organise chaque année au Népal et que je prépare avec lui. » Chaque nouvelle étape est vécue comme une façon de se mettre en danger. « Nous nous sentons suffisamment en sécurité pour oser emprunter d’autres chemins », résume-t-elle.
 
Afin que rien ne vienne affaiblir l’énergie de cette symbiose, chacun gère les tâches quotidiennes de sa maisonnée de son côté. Les choses sont suffisamment compliquées pour ne pas perdre de temps à évoquer ensemble les factures de gaz.

 
UNE TRIBU PLUS QU’UNE FAMILLE

En parlant de choses compliquées, comment cela se passe-t-il avec les enfants ? « Nous ne formerons jamais une famille dans le sens où nous n’aurons jamais d’enfant ensemble et ne vivrons pas dans la même maison, mais il y a beaucoup de relations en jeu, analyse Mai. Ça impose d’être créatif. » Le courant passe plutôt bien avec les ex et leurs compagnons - Mai est même partie en vacances avec Jerry et son ex-femme - mais cela requiert une bonne dose de confiance en soi. « Personne ne se sent menacé, poursuit Mai. Je ne suis pas une belle-mère, juste une compagne. »
 
Leur capacité à naviguer dans les méandres de ces multiples relations force l’admiration. Il faut être un sacré bon communiquant pour espérer maintenir l’harmonie dans un tel environnement ! Jerry voit les choses plus simplement : « Vivre ensemble est dans la nature humaine, mais nous l’avons oublié. Pendant des millénaires, nous avons vécu en tribus. Le rétrécissement de la famille à deux personnes pour s’occuper des enfants est très récent. Avant le XXe siècle, les enfants étaient élevés par bien plus de monde. » Mai abonde : Jerry comprend son fils mieux qu’elle-même. « Maintenant les gens vont voir des psys, là où, auparavant, le rôle de médiateur pouvait être tenu par un proche. »
 
Notre entretien touche à sa fin, Victoria prend le relais, les photographie sur le lit. Leurs gestes sont tendres sans être démonstratifs. Jerry enlève son bonnet, sourit. Mai l’embrasse doucement. Ils ont l’air détendus, mais je leur trouve des airs de grands fauves. Je devine que Jerry ne m’a laissé entrevoir que la facette qu’il a choisie de sa personnalité. Il plane sur les expériences auxquelles ils se livrent (au Népal, il leur est par exemple arrivé de prendre de l'ayahuasca - une potion à base de plantes amazoniennes - pour explorer leur inconscient) un danger dont je préfère me tenir… à distance.
 
Et dans le futur, quand leurs enfants seront grands, prévoient-ils de vivre un jour ensemble tous les deux ? Ils échangent un regard perplexe. « Dans ma vie, rien ne s’est jamais passé comme je l’avait planifié, confie Jerry. Nous nous contentons de vivre au présent. Les choses sont comme elles doivent être. » Je me glisse devant eux pour faire moi aussi une photo d’eux, destinée à Instagram. Au-dessus de leurs têtes, un cadre « Love » et un autre, une photo de Guy Bourdin - achetée à Londres ! - représentant un gros cœur rouge sont entrés dans le champ. Jerry a raison : les choses sont parfaites comme elles sont. 

 


Mai Hua et Jerry Hyde, Paris, Octobre 2019

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