APPEL SOLIDAIRE

Ce 21 novembre, Sézane reverse 10% des ventes du jour à la Maison des femmes de Saint-Denis, un établissement unique en France qui rassemble dans un même lieu soins et aides aux victimes de violences. L’occasion de rencontrer sa charismatique fondatrice, la gynécologue-obstétricienne Ghada Hatem.

Ghada Hatem, au nom des femmes


« Bonjour, excusez-moi pour le retard, j’avais un clito à 8h. » Sûre de son effet, Ghada Hatem me tend la main en souriant et plonge son regard bleu topaze dans le mien. À 60 ans, cette médecin-cheffe franco-libanaise a beau diriger la Maison des femmes de Saint-Denis – qu’elle a fondée en 2016 –, elle n’en continue pas moins d’opérer toutes les semaines à l’Hôpital Delafontaine voisin.
 
Cette fois, il s’agissait donc d’une reconstruction du clitoris. « Une dame de 46 ans, mère de quatre enfants, animée d’une rage froide vis-à-vis de ce qui lui a été fait. Nous l’avons accompagnée durant plusieurs mois afin de l’aider à verbaliser sa demande. Il s’agit d’une démarche intime et profonde. » Son équipe réalise une centaine d’opérations de ce type chaque année.
 

UNE EXTENSION PRÉVUE POUR 2020
Ghada Hatem me reçoit avec son bras droit, la sage-femme Sylvie Diaz, dans un minuscule bureau. « La place manque. Une extension est prévue depuis un an, nous avons l’argent et les autorisations, mais nous devons encore faire face à des lenteurs administratives. » Elle lève les yeux au ciel. Il en faudrait plus pour arrêter celle qui parvint à lever près d’un million d’euros pour que ces locaux sortent de terre.
 
Ghada Hatem est née au Liban dans une famille bourgeoise francophile. En 1977, elle fuit Beyrouth en pleine guerre civile pour aller étudier la médecine à Paris. Elle y reste, débute sa carrière de gynécologue-obstétricienne à la maternité de Saint-Vincent-de-Paul, la poursuit aux Bluets – maternité fondée par Fernand Lamaze, l’un des pères de l’accouchement sans douleur –, change d’ambiance à l’hôpital militaire Bégin de Saint-Mandé.

 

INTIMITÉ ET BIENVEILLANCE
En 2011, elle devient cheffe du service maternité de l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis. 4000 naissances par an, une patientèle aux cultures et langues multiples. Beaucoup arrivent dans une situation de grande précarité. La Maison des femmes naît de l’envie de pouvoir leur fournir dans un même lieu tous les soins dont elles ont besoin : une unité de planning familial – contraception et IVG – côtoie une unité dédiée aux violences et une autre accueillant spécifiquement les femmes excisées. Le tout dans seulement 230 mètres carrés. Médecins, psychologues et infirmières assurent les consultations au rez-de-chaussée, tandis qu’à l’étage se tiennent groupes de parole et ateliers. Partout la bienveillance est palpable.
 
Trois ans après l’ouverture, quel bilan dresse Ghada Hatem de cette initiative hors normes ? Elle se réjouit que cela fonctionne – les patientes en font la promotion, les professionnels viennent de partout pour s’y former –, mais reconnaît que l’impact sur les équipes est plus puissant que prévu. « À l’hôpital, les patientes ne font que passer. Ici, elles parlent. Leurs antécédents de violence sont tels que la charge mentale peut être lourde pour les équipes, d’autant plus que l’on manque d’espace. » Deux psychologues et un coach se relaient pour les aider à analyser leur pratique.
 
Et elle, comment tient-elle le coup face à la détresse qu’elle côtoie ? Le souvenir de son adolescence sous les bombes n’est jamais loin. « J’ai compris très jeune que l’on n’est que de passage. Je me rappelle que je ne suis pas morte et que mon mari et mes enfants vont bien. » Pour décompresser, elle fait appel à « la masseuse la plus violente possible » en bas de chez elle à Vincennes, ou lit « deux jours non stop, c’est aussi efficace que trois mois de psychanalyse ».   
 

« ON N’A PAS BEAUCOUP D’ARGENT, ALORS JE DONNE BEAUCOUP D’AMOUR »
Adepte d’un management participatif, elle compte sur un encadrement respectueux mais ferme pour motiver les soixante personnes dont elle a la charge. Et n’hésite pas à s’entourer de personnes plus compétentes qu’elle : « Quand je repère quelqu’un d’impliqué et de militant, je suis heureuse de l’embarquer. On n’a pas beaucoup d’argent, alors je donne beaucoup d’amour. »
 

Il suffit de visiter la Maison des femmes de Saint-Denis pour être convaincu qu’il faudrait un établissement de ce type dans chaque ville. Ghada Hatem espère effectivement voir son concept modélisé. Alors elle continue à lever des fonds et rêve de donner un coup de pouce aux hôpitaux motivés, voyant d’un bon œil la médiatisation des féminicides depuis le mouvement #metoo. Des députés se montrent intéressés et Marlène Schiappa a retenu la création de Maisons des femmes dans les DOM-TOM dans les propositions du Grenelle contre les violences faites aux femmes. Le verdict tombera ce lundi 25 novembre, journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes et date de l’annonce des mesures finalement retenues par le Grenelle.
 

PRÉVENIR POUR AIDER À CHANGER LES MENTALITÉS
Et les hommes dans tout ça ? « Si j’étais psychiatre, je m’intéresserais aux agresseurs, s’enthousiasme-t-elle. Réparer, c’est bien, mais ne pas taper, ne pas couper, ne pas récidiver, c’est mieux. » Elle sait la tâche ardue tant la plupart de ces hommes n’ont même pas conscience de leur violence, mais elle reste optimiste : « Il va bien falloir qu’une génération d’hommes renonce aux masculinités toxiques. »
 
Pour les y aider, Ghada l’hyperactive fait de la prévention dans les collèges et lycées de Seine-Saint-Denis. « Je leur parle respect, consentement et IVG. C’est par là qu’il faut commencer, même si pour eux c’est déjà trop tard : ils ont intégré la représentation de leurs parents. » Elle croit tellement à ce qu’elle fait que l’on serait prêt à parier que sa parole porte quand même.
 
Plus d’informations sur www.lamaisondesfemmes.fr  

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