REGARD

Ceci n’est pas une interview, mais la retranscription d’un déjeuner passé avec notre contributrice fétiche, dont la plume nous régale sur Instagram, tant sur le compte de Sézane que sur le sien, @philosophyissexy.

Marie Robert : « La philosophie m’a sauvée »


Marie Robert surgit dans le restaurant l’œil rieur, la joue rose, le pull jaune citron. La première fois que je l’ai croisée, en octobre à l’ouverture du magasin Libre Service dont elle a signé les textes qui ornent l’intérieur des cabines d’essayage, elle portait un blazer rouge vif. « Les couleurs sont ma porte d’entrée vers la mode, m’explique-t-elle en parcourant la carte de la brasserie de l’hôtel Hoxton, non loin de L'Appartement Sézane de la rue Saint-Fiacre. Toutes ces possibilités, quel terrain de jeux ! » Chez cette prof de philo atypique, fondatrice de deux écoles Montessori – l’une à Marseille, l’autre à Paris – et autrice de livres pensés pour désacraliser la discipline – Kant tu ne sais plus quoi faire il reste la philo et Descartes pour les jours de doute –, la joie enfantine n’est jamais loin.
 

« LA PHILOSOPHIE NE DIT PAS CE QU’IL FAUT FAIRE »
Marie Robert a ce jour-là une bonne raison d’être d’humeur joyeuse : son premier livre, déjà disponible dans quinze pays, paraît aux États-Unis. Un succès qu’elle explique par la quête de sens ambiante. « La philosophie a quelque chose de moins culpabilisant que le développement personnel, pointe-t-elle. Elle ne dit pas ce qu’il faut faire, elle soumet un regard et laisse chacun libre de choisir quoi en faire. »
 
J’approuve et ne manquerais pour rien au monde son post Instagram quotidien, dans lequel elle nous soumet une réflexion philosophique ancrée dans sa vie quotidienne, mais je confesse traîner les pieds pour me mettre à la lecture des classiques. Suis-je la seule ? Non, mais, contre toute attente, « les gens qui s’en emparent le plus sont les ados », s’enthousiasme-t-elle. Parce qu’ils préparent le bac, et, plus généralement, « parce qu’ils sont dans une démarche d’acquisition du savoir ». Ne comptez pas sur Marie Robert pour dénigrer les comportements de la jeune génération. Entre ses écoles et les cours de philo qu’elle continue de donner au collège et lycée Montessori de Bailly, dans les Yvelines, elle vit en contact avec des enfants de tous les âges et son verdict est sans appel : ceux qu’elle côtoie ne passent pas tout leur temps devant des écrans.
 

FAIRE RÉFLÉCHIR SUR INSTAGRAM
C’est en revanche le comportement des adultes qui l’a décidée à prendre la parole sur Instagram. « Je voulais montrer que l’on a tous dix minutes dans sa vie pour se poser et réfléchir plutôt que de ne faire que scroller des images », raconte-t-elle en découpant son chou pointu rôti. Je ris sous cape. Je suis moi-même suffisamment active sur Instagram pour savoir que la rédaction d’un de ses billets matinaux me prendrait bien plus que dix minutes. Probablement même qu’une journée entière ne me permettrait pas d’arriver à son mélange unique de confidences ancrées dans la vraie vie et de références illustres.
 
Marie est hyperactive. Il ne m’a pas fallu trois minutes de discussion avec elle pour me rendre compte que, dans sa tête, tout va beaucoup plus vite que dans la mienne. Je lui demande si, enfant, elle fut diagnostiquée précoce. « Oui, vers 8-9 ans, on a détecté chez moi une hyperactivité dans la zone du langage. Il faut la nourrir, sinon ça devient une souffrance. » 8-9 ans, c’est tôt. Ses parents devaient être particulièrement attentifs à son éducation. Elle me confirme que sa mère, fantasque et imaginative, l’a beaucoup nourrie, tout comme son frère Guillaume, de onze ans son aîné et dont elle reste très proche – c’est lui qui édite ses ouvrages chez Flammarion.
 
Elle a appris à vivre avec un esprit qui fonctionne différemment. « Rien n’a été simple », résume-t-elle. Dyslexique – « car le cerveau va trop vite par rapport à la graphie » – et dyscalculique – « je galère avec les chiffres » - elle a par ailleurs besoin de plus de mots et de plus d’explications pour exprimer plus de sensibilité. Dans la sphère émotionnelle, cela se traduit par l’angoisse permanente de la mort de ses proches. « Un matin, alors que j’avais six ans, ma grand-mère nous a annoncé qu’elle était atteinte d’un cancer de l’ovaire. 19 jours plus tard, elle n’était plus là. »
 

URGENCE DE VIVRE
De cette prise de conscience de la fragilité de la vie, elle tire une urgence de vivre, une capacité à bâtir des projets, mais aussi une forme de détachement ironique. « Au fond, rien n’est grave. Si je foire quelque chose, tant pis. C’est le côté positif du vertige de la fin à venir. »
 
Après un long cursus universitaire – elle est doctorante en philosophie –, elle travaille beaucoup sur la question de la mort. Mais, comme cela ne lui suffit pas, elle se lance dans un master en soins palliatifs. Contre toute attente, le lieu s’avère « le plus joyeux que j’aie jamais vu, empreint d’une urgence à résoudre tous les problèmes et les secrets de famille ». Dans le regard de Marie Robert, l’énergie de vie transparaît toujours.
 
Elle enseigne, manage, court, fait du yoga, de la boxe… n’a-t-elle donc pas besoin de souffler pour mettre les choses et les événements à distance ? « La philosophie m’a sauvé la vie, reconnaît-elle. C’est elle qui m’a permis de canaliser mon flux de pensée en le structurant. » Jamais fatiguée – elle travaille quasiment sept jours sur sept mais s’accorde sept heures de sommeil par nuit – elle passe son temps libre à lire et à écrire. Je lui fais remarquer que, personnellement, je préférerais toujours aller prendre un verre avec une amie plutôt que de lire un livre. « Lire ou écrire de la philosophie est une autre forme de dialogue, me répond-elle. Me confronter à Levinas, c’est une autre manière de boire un verre avec une copine. » Elle termine son café crème, enroule son écharpe autour du cou, me remercie dans un sourire. Dehors, la vie l’attend.

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