CHANGEMENT D’ÉPOQUE

En prenant la parole sur le site de Médiapart pour dénoncer les attouchements et le harcèlement sexuel du réalisateur Christophe Ruggia dont elle dit avoir été victime lorsqu’elle avait entre 12 et 15 ans, la comédienne française aide toute la société.

MERCI ADÈLE HAENEL


Depuis Naissance des pieuvres, j’ai une affection particulière pour l’actrice française Adèle Haenel. Dans ce premier film de Céline Sciamma, son âpreté et sa fougue tranchent avec ce qui m’était alors donné à voir au cinéma. Dans Les combattants, on ne comprend pas exactement contre quoi elle lutte, mais elle y va, animée d’une force de vie extraordinaire. D’ailleurs, à bien y regarder, elle se bat dans à peu près tous ses films.
 
Mais lundi dernier, face à la caméra de Médiapart, elle ne jouait aucun rôle. Adèle Haenel accuse le réalisateur Christophe Ruggia de s’être livré sur elle à des attouchements et à du harcèlement sexuel lorsqu’elle était âgée de 12 à 15 ans. Elle en a 30 aujourd’hui, les faits ne sont pas prescrits, mais elle ne souhaite pas porter l’affaire devant la justice, qui selon elle « condamne si peu les agresseurs » (selon Libération, on peut estimer à environ 10% le nombre de plaintes pour viol qui débouchent sur une condamnation). 
 
Durant plus d’une heure d’entretien avec Edwy Plenel, elle se met à nu avec une sincérité désarmante. La veille, le site d’investigation avait mis en ligne un article de 21 pages condensant sept mois d’enquête et une trentaine de témoignages recueillis par la journaliste Marine Turchi. 
 
J’ai écouté Adèle Haenel, lu l’article ainsi que la réponse du réalisateur. J’ai aussi parcouru les réactions à l’affaire. Beaucoup s’offusquent que l’actrice ait préféré recourir aux « tribunaux médiatiques » plutôt qu’à notre système judiciaire. Le sujet peut effectivement être débattu, mais, pour moi, l’essentiel n’est pas là. Si l’actrice s’exprime aujourd’hui, treize ans après, « ce n’est pas pour brûler Christophe Ruggia ». « Si j’en parle, c’est pour que la honte change de camp », dit-elle.
 
Son récit et l’enquête qui a suivi aident à briser la loi du silence qui régnait jusque-là. C’est très palpable dans les témoignages. Au moment du tournage du film Les diables, dans lequel Adèle Haenel joue le rôle d’une enfant autiste, une bonne partie de l’équipe sent que la situation est anormale, que le réalisateur exerce une emprise sur son actrice, qu’il dépasse les bornes. Mais, à l’époque, au début des années 2000, les personnes présentes ne pouvaient se référer à aucune histoire pour analyser la situation et prendre du recul. Il n’y avait pas de précédent connu. Avant l’affaire Weinstein, producteurs et metteurs en scène étaient tout puissants, dans un système pensé par et pour les hommes. La violence faite aux actrices était tue. Or tant qu’on ne nomme pas les choses, comment les remettre en cause ?
 
Ce qu’Adèle Haenel nous dit et nous montre de son cas personnel est important car cela nous permet d’évoluer collectivement, bien au-delà du milieu du cinéma. La lettre à son père qu’elle lit à la fin de son témoignage filmé est cruciale. « Mon père a pensé qu’il valait mieux ne pas parler, […] qu’on allait faire du mal en parlant », explique-t-elle. Elle lui répond par écrit, point par point. Il écoutera les arguments de sa fille, finira par changer d’avis et témoignera dans l’enquête. Ce basculement est lourd de sens. J’ai entendu et lu suffisamment d’histoires de viols pour savoir à quel point le déni de l’entourage peut aggraver le traumatisme. Adèle Haenel nous montre qu’une évolution du regard sur les violences sexuelles est possible. 
 
« Les monstres, ça n’existe pas, dit-elle. C’est notre société, c’est nous, c’est nos amis, c’est nos pères. C’est ça qu’on doit regarder. » Nous ne sommes pas des bêtes. Nous sommes des êtres sociaux. Nous agissons par mimétisme et obéissons aux règles du groupe. Ces règles ne sont pas immuables. Pendant des siècles, ni les femmes ni les enfants n’ont été écoutés, mais les temps changent. Adèle Haenel nous aide à le faire. Ce qui, hier, ne choquait pas, est aujourd’hui, grâce à elle, en train de devenir intolérable. Pas encore pour tout le monde, on ne change pas les mentalités en un jour, mais le processus est enclenché. #Metoo fait boule de neige. Adèle Haenel s’est décidée à parler après avoir vu Leaving Neverland, le documentaire sur les victimes de Michael Jackson. Son histoire en décidera d’autres. La révolution ne fait que commencer. Il ne tient qu’à nous d’y prendre part.

 

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