Portrait

À l’occasion des deux ans de notre programme solidaire DEMAIN, dont La Voix de l’enfant est partenaire, Martine Brousse a accepté de se confier sur son parcours de vie et sur l’inépuisable énergie dont elle fait preuve pour la protection de l’enfance.

Martine Brousse,
co-fondatrice de La Voix de l’enfant


« L’engagement est dans mon ADN »



Martine Brousse parle rarement d’elle. Sur Internet, en dehors de quelques prises de parole au nom de La Voix de l’enfant, l’association qu’elle a cofondée en 1981 et qui a pour but « l’écoute et la défense de tout enfant en détresse, quel qu’il soit, où qu’il soit », elle apparaît peu. Une discrétion de son fait : « D’habitude, je refuse les interviews », m’explique-t-elle lorsque nous nous rencontrons dans leurs nouveaux locaux, au seizième étage d’une tour de Pantin, en Seine-Saint-Denis. Pour DEMAIN, le programme solidaire de Sézane qui fête ce mois-ci son second anniversaire et dont La Voix de l’enfant est partenaire, elle a accepté de faire une exception.
 
Elle me reçoit dans une salle de réunion conviviale, me propose un café, me fait admirer la vue sur la Villette et Aubervilliers. À ses pieds, sa chienne Gaïa, croisement de golden retriever et de griffon fauve de Bretagne, trouvée à la SPA, ronge paisiblement un os en peau de buffle.

Tendre ensemble vers la vérité
D’un naturel discret, Martine, 71 ans, carré poivre et sel, allure classique et raffinée, se voit comme « un facilitateur » là pour harmoniser les actions des uns et des autres. « J’ai une philosophie très claire, précise-t-elle de sa voix bien timbrée : personne ne détient la vérité. Chacun en détient une part et c’est par la mise en commun que l’on va pouvoir tendre vers elle. » D’où l’importance, lorsqu’il s’agit de travailler avec des enfants, d’une approche pluridisciplinaire. « L’enfant dit sa vérité car il dit sa souffrance. C’est ensuite aux adultes – travailleurs sociaux, pédiatres, enquêteurs, magistrats, associations… – d’aller chercher la vérité judiciaire. »
 
Quel souvenir garde-t-elle de sa propre enfance ? « Je n’ai pas été maltraitée, prévient-elle en souriant. J’ai eu une enfance bourgeoise entre Paris, la Bretagne et la Normandie, dont ma mère est originaire. » Son père était directeur d’une entreprise de chariots élévateurs, sa mère restait à la maison pour s’occuper d’elle et de son frère aîné. Ses deux parents étaient engagés, mais plus socialement qu’idéologiquement : son père, journaliste avant de devenir directeur d’entreprise, était d’une culture socialiste proche de Mendes-France ; sa mère travaillait à la Croix-Rouge pendant la guerre.
 
Éducatrice spécialisée passionnée de droit
Elle marque une pause, peu habituée à regarder vers le passé et surprise d’avoir soudain à chercher ses mots. Puis elle poursuit : « L’engagement est dans mon ADN. Toute petite déjà, je prenais faits et causes contre l’injustice. » Elle a horreur des études, jusqu’à ce que le contact direct avec des jeunes en difficulté la motive à passer un diplôme d’éducatrice spécialisée.
 
Elle se passionne ensuite pour le droit – « de la famille, des enfants, international, tout ce qui touchait aux violations ». Elle achève ses études en 1974 et commence à travailler au Tremplin, un foyer pour jeunes handicapés et cas sociaux, à Meaux, en Seine-et-Marne. Il y a dix ans, elle décroche un diplôme universitaire de criminologie et de victimologie : « Il était important pour moi de comprendre les victimes, mais également les auteurs de violence. »
 
Le Cambodge, expérience fondatrice
En 1979, alertée par la médiatisation de L’Île de lumière, un cargo affrété par Bernard Kouchner pour venir en aide aux boat-people qui fuyaient le Vietnam, elle part en mission humanitaire à la frontière du Cambodge. Dans le camp de réfugiés de Sakeo, « j’ai découvert que beaucoup de femmes y accouchaient, qu’énormément d’enfants y mouraient ». Elle y rencontre aussi « des gens formidables », dont Claude Malhuret, alors président de Médecins sans frontières.
 
En 1981, l’idée germe de mettre en commun les bonnes pratiques des uns et des autres pour continuer d’aider à l’international depuis la France. Martine Brousse fait partie du collectif qui, un soir de juillet, se réunit dans une brasserie de Denfert-Rochereau et crée La Voix de l’enfant, association loi de 1901 fédérant elle-même quatre associations. « Notre but était de mettre en place une méthodologie d’action au service de l’enfant. »
 
Année après année, La Voix de l’enfant attire d’autres associations – elle en compte aujourd’hui plus de 80. « Au début, les gens venaient échanger, c’était un tout petit monde. L’humanitaire formait une famille, ça n’avait rien à voir avec maintenant. » Les enjeux de l’époque n’étaient pas les mêmes : « Il y avait moins d’argent, moins de pouvoir, moins d’égo, constate-t-elle avec une pointe d’amertume. L’ensemble reposait essentiellement sur l’engagement bénévole et les dons. »
 
« Ne pas se laisser prendre par le pessimisme ambiant »
Elle devient directrice de l’association en 1990, puis présidente en 2014, « parce qu’on me l’a demandé ». Après 38 ans passés à venir en aide aux enfants victimes de violence, n’en a-t-elle pas assez d’être confrontée à la souffrance ? La retraite n’est pas au programme. « J’ai la chance d’avoir une nature qui me permet d’encaisser beaucoup. J’ai aussi appris à transformer ce qui pourrait être une forme de pessimisme en optimisme. »
 
Martine Brousse est atteinte d’une maladie auto-immune qui entraîne une inflammation des articulations. Elle marche avec une canne. « C’est relativement douloureux, mais je cohabite avec. La vie est une cohabitation du beau avec le laid, de la joie avec la tristesse. Il faut en dégager la substance la plus positive possible. »
 
Le matin-même, alors qu’elle venait de quitter en voiture son appartement du XIIe arrondissement, elle a discuté près du périphérique avec des jeunes sans papiers, devenus « des copains » à force de les croiser chaque jour. « Les voir a décuplé mes forces pour me battre. J’ai une maladie, il me faut parfois du temps pour me mettre en route, mais j’ai des traitements, tout ce qu’il me faut, de quoi pourrais-je me plaindre ? Il ne faut pas se laisser prendre par le pessimisme ambiant. »
 
Un milieu devenu aussi dur que celui de la politique
Sa force morale repose sur l’autre. « On reçoit beaucoup, confie-t-elle. Et les choses sont plus simples quand on ne se bat pas pour soi. » Mais ce n’est pas parce qu’on est heureux que la vie est simple. Certains coups laissent des traces. « Aujourd’hui, le milieu du social et de l’humanitaire est aussi dur que celui de la politique », constate-t-elle.
 
Sa voix ferme, son regard déterminé laissent entendre qu’elle a dû maintes fois monter au créneau. À titre d’exemple, dénoncer la pédophilie du père Lefort – condamné en 2005 à huit ans de prison – et les pratiques de Dominique Ambiel, ancien conseiller en communication de Jean-Pierre Raffarin – condamné en 2004 pour sollicitation de prostituée mineure –, ne s’est pas fait sans heurt. « Ça nous a valu des enquêtes, des procédures, des suspensions de subventions », énumère-t-elle. D’autres attaques, provoquées pour des raisons qui la dépassent, l’ont plus atteinte que la misère à laquelle elle doit faire face.
 
Mais elle n’a jamais lâché. « L’éléphant est mon animal préféré. Je les collectionne. Ils sont intelligents, ont une mémoire prodigieuse et n’abandonnent jamais. Si une mère perd son enfant, elle l’accompagne jusqu’au bout, réunissant sa famille autour de lui. »
 
Benjamin, l’enfant qui s’est accroché
A-t-elle fondé une famille de son côté ? Elle a eu un compagnon plusieurs années, mais pas d’enfant. « Ça s’est fait comme ça. En raison de mon engagement, il était difficile de me sédentariser. » La vie a pourtant mis sur son parcours « un garçon formidable ». En 1986, un bébé d’un an arrive en France de Madagascar. Il a bénéficié d’une évacuation sanitaire en raison d’un problème sanguin, on lui cherche une famille d’accueil. Martine se propose. Les années passent, les liens se créent. « Il s’est accroché », confie-t-elle pudiquement.
 
Elle retourne à Madagascar – où elle avait déjà effectué une mission humanitaire deux ans plus tôt –, afin de retrouver la mère de l’enfant. Celle-ci est malade, n’en veut pas, disparaît. Martine adoptera Benjamin à sa demande et prendra en charge la scolarisation de ses deux demi-frères à Madagascar. Il a aujourd’hui 34 ans, est marié, architecte. « Une très belle histoire. »
 
DEMAIN, partenaire de confiance
La collaboration avec l’équipe de Demain s’est nouée naturellement. Elle loue sa discrétion et son engagement, ainsi que la simplicité et l’humilité de Morgane Sézalory, qu’elle voit régulièrement. Avec le temps, un respect mutuel s’est établi, « comme avec une belle-famille élargie aux clientes ».
 
Une fois par trimestre, elle participe au comité de pilotage qui choisit à quelles associations attribuer les fonds. « Notre but est double : que le plus grand nombre d’enfants puisse en bénéficier et que les actions soient pérennes. » En 2019, plus de 20.000 enfants ont ainsi pu être aidés à travers 41 projets, tant en France (25) qu'à l'international (16). La part la plus importante – 100 000 euros – a été allouée à la rénovation d’une maison de ville d’Ansac-sur-Vienne, en Charente. À partir de 2020, cette « Maison Demain » accueillera deux mamans réfugiées et leurs enfants.
 
Prise de conscience collective
Quelques jours avant notre rencontre, le secrétaire d’État Adrien Taquet a présenté son plan pour lutter contre les violences faites aux enfants. L’avancée est-elle suffisante ? Elle se réjouit des moyens supplémentaires accordés à l’accueil des appels au 119. Au-delà des mesures annoncées, elle se félicite que la démarche du gouvernement soit partie des bonnes pratiques du terrain. Pensées de manière globale et coordonnées, les aides convergent enfin vers ceux qui en ont le plus besoin. Elle note également que le Grenelle des violences conjugales qui vient de s’achever reconnaît désormais à l’enfant le statut de victime, là où, jusqu’à présent, il n’était considéré que comme un témoin.
 
Tout indique que la prise de conscience est collective. Pourquoi maintenant ? La libération de la parole grâce aux réseaux sociaux joue un rôle, tout comme une plus grande médiatisation de l’enfance maltraitée. Mais Martine voit aussi l’aboutissement d’un travail de longue haleine, tant des associations que des instances nationales et internationales. « La convention des droits de l’enfant, adoptée en 1989, a fait bouger beaucoup de choses. » Depuis, l’enfant est reconnu comme sujet de droit. Avant, tout père, au nom de l’autorité parentale, avait droit de vie et de mort sur lui. La convention a trente ans, que de temps pour que ça bouge ! « Il faut des générations pour faire évoluer les mentalités », rappelle-t-elle, rompue au combat.
 
Elle salue également l’implication nouvelle de la société civile et des entreprises. « On le voit avec DEMAIN : cet engagement permet à des milliers de clientes de prendre la mesure de la situation d’enfants en difficulté et que des réponses existent. »

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