Portrait

Sport dans la Ville vient en aide aux jeunes des quartiers sensibles en y implantant des terrains de foot et de basket. Une fois la relation de confiance établie, l’association – soutenue par DEMAIN – les accompagne dans leur parcours professionnel. Rencontre avec son co-fondateur, à l’occasion des deux ans d’actions du fonds de dotation solidaire.

Philippe Oddou, le sport au service de l’emploi


Philippe Oddou aurait pu se contenter d’être un homme d’affaires. Né à Paris en 1972, il grandit dans le XVIe arrondissement entre un père dirigeant d’entreprise – il a créé l’institut de sondages CSA – et une mère enseignante et directrice d’établissement scolaire. « Je n’avais jamais mis les pieds dans une banlieue », reconnaît-il lorsqu’il se penche sur son enfance bourgeoise. Ses parents n’en sont pas moins tournés vers les autres : sa mère est impliquée dans différentes causes et soutient notamment des jeunes atteints de trisomie ; son père recrute des gens sans diplômes. Lorsqu’il les invite à la maison, Philippe ne se montre pas toujours très accueillant. « Je n’ai pris conscience que bien plus tard de leur générosité. »

UN MORDU DE FOOT ET DE TENNIS PEU PORTÉ SUR LE BUSINESS

Après une prépa HEC à Paris, il intègre l’EM Lyon. Un premier emploi le mène chez L’Oréal en Autriche, un second chez Paribas, à Bruxelles puis à Lyon. Mais il s’ennuie ferme. « Je n’étais pas intéressé par le business », se remémore-t-il.
 
Le sport, en revanche, le passionne. Un prof de foot lui inocule le virus. « Je me souviens de l’impatience, de l’excitation, de l’euphorie les veilles de match. » Étudiant, lors d’un voyage en Inde, il fait tous les soirs des parties de volley avec les jeunes d’un village du Tamil Nadu. « Le terrain ne ressemblait à rien mais la magie du sport était là, on jouait dans la joie. » Il repart convaincu que de telles rencontres peuvent apporter un bien-être physique considérable. Plus tard, en VIE, l’entraîneur de l’équipe autrichienne à la Coupe Davis, devenu un ami, le fait adhérer au tennis. Autant d’étapes qui le construisent davantage que ses expériences professionnelles.
 
Tout change en 1997. « Un soir de grande déprime, j’entends Yannick Noah évoquer sur le plateau télé de 7 sur 7 ses difficultés à lancer son association Fête le Mur, qui avait pour but de créer des terrains de tennis dans les quartiers difficiles. Son discours me touche au cœur. Il y a des quartiers difficiles à Lyon, où j’habite alors, je suis prêt à m’y investir bénévolement. Et Noah est mon idole tennistique ! »
 
« LE SPORT N’ÉTAIT PAS SUFFISANT »

Il le contacte, le courant passe. Quelques mois plus tard, le premier centre ouvre à Vaulx-en-Velin, où des émeutes ont éclaté deux ans plus tôt. « Je travaillais chez Paribas pendant la semaine et j’étais sur les terrains le week-end. » Cette expérience « extrêmement enthousiasmante » lui permet de découvrir les banlieues populaires et « les jeunes incroyables » qui y habitent. Elle lui donne aussi envie d’aller plus loin. « Je me suis rendu compte que le sport n’était pas suffisant. L’intégration devait passer par l’emploi. »
 
Lors de ses études de commerce, Philippe avait été marqué par le discours iconoclaste de leur parrain de promo, Henri Lachmann – alors président du groupe métallurgique Strafor Facom – qui appelait les étudiants à l’engagement. Il lui écrit pour lui expliquer son projet d’association mêlant sport et insertion. L’homme d’affaires est conquis : « Il m’a encouragé à démissionner et m’a assuré qu’il serait mon premier soutien. »
 
GÉNÉROSITÉ ET CULTURE DU RÉSULTAT 

Il retourne six mois à l’EM Lyon, le temps de suivre un programme de création d’entreprise. « J’avais besoin de mettre les outils de l’entreprise au service de la cause. La générosité, pour être efficace, doit s’allier à une culture du résultat et à une organisation professionnelle », estime-t-il. Pour les jeunes bénéficiaires, mais également pour les entreprises partenaires – dont les dons représentent 75% des ressources de l’association.
 
Une fois le business plan monté, il frappe à la porte des communes. L’accueil est favorable. Sport dans la Ville naît en 1998, cofondé par Philippe Oddou et Nicolas Eschermann, un ancien copain de promo devenu financier. Le premier centre de basket voit le jour l’année suivante à Vaulx-en-Velin, un second suit à La Duchère.
 
L’association en compte aujourd’hui 45 (30 autres devraient ouvrir d’ici 2024), répartis dans 25 villes de France, mais ce n’est même pas le plus impressionnant. Car si Sport dans la Ville attire les jeunes en leur proposant des cours de foot et de basket gratuits à partir de six ans, elle continue ensuite de les accompagner en mettant à leur disposition une kyrielle de programmes pensés pour faciliter leur insertion, de l’enfance – comme avec Apprenti’Bus, qui aide à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et de l’expression orale – jusqu’à l’âge adulte – avec Job dans la Ville et Entrepreneurs dans la Ville, qui soutiennent les recherches d’emploi et les projets professionnels.  
 
DEMAIN, SOUTIEN DU PROGRAMME L DANS LA VILLE

Plus transversal, L dans la Ville a pour but d’accompagner spécifiquement les filles, davantage mises à l’écart que les garçons. Cela passe à la fois par des activités sportives et culturelles dédiées, un suivi éducatif et professionnel, la découverte de secteurs et de métiers en recherche de féminisation et des rencontres avec des femmes au parcours atypiques pouvant servir de modèles. C’est ce programme que DEMAIN soutient, à hauteur de 300 000 euros. 2000 jeunes filles ont pu en bénéficier en 2019.
 
Aujourd’hui, vingt ans après les débuts, quel regard porte Philippe sur l’évolution des banlieues dans lesquelles il travaille ? « Ça n’empire pas mais ça ne s’améliore pas non plus », constate-t-il, réaliste. Il compose avec les problématiques de chômage – le taux chez les jeunes monte jusqu’à 40% dans certains quartiers, loin des 18% de la moyenne nationale – mais aussi de violence, de misère sociale, de trafic de stupéfiants. « Des jeunes échouent, basculent du mauvais côté. Il faut avoir la foi et l’envie pour continuer. »
 
Contre vents et marées, il reste combatif. « Quand on naît dans un quartier difficile, on part de plus loin. J’ai plus reçu, mon engagement pour tenter de combler cette injustice me paraît normal. » Une phrase de Nicolas Hulot, prononcée bien avant qu’il ne devienne ministre, continue de résonner en lui : « Il y a deux menaces dans nos sociétés occidentales : le réchauffement climatique et l’échauffement des banlieues. » Sur la seconde, Philippe Oddou ne lâche rien.

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