📷 Thomas Bérard

Reportage

Dans l’Essonne, l’association créée par Laurent Ott et soutenue par DEMAIN est un lieu de vie alternatif ouvert à tous. À l’occasion des deux ans d’actions du fond de dotation, notre contributrice Géraldine Dormoy leur a rendu visite.

Intermèdes Robinson : « Ici, toute relation part d’un don de soi »


« Laurent Ott est fou », me déclare Martine Brousse, présidente de La Voix de l’enfant, lorsque je lui demande de me parler du fondateur d’Intermèdes Robinson. Nous sommes en route vers Chilly-Mazarin (91), où siège l’association – l’une des 83 soutenues par La Voix de l’enfant. En pleine grève des transports, Martine a gentiment proposé de m’y emmener en voiture. Je viens y faire un reportage, afin d’y découvrir l’action de DEMAIN, le fond de dotation qui fête ce mois-ci ses deux ans d’actions solidaires.

 

Fou, vraiment ? « Il se bat pour aider les autres, n’hésitant pas à se mettre les maires à dos lorsqu’il s’agit d’obtenir des papiers, m’explique-t-elle, admirative. Face aux difficultés, il réussit à créer de telles chaînes de solidarité qu’ensemble ils trouvent des réponses. » Je l’écoute en souriant : si une telle capacité d’entraide relève de la folie, je la soupçonne – après l’avoir interviewée – d’en être elle-même atteinte, mais je me tais car nous arrivons.
 
SOUTENIR LES ENFANTS « EN SITUATION DE RUE »

Nous nous garons dans une allée commerçante de la petite ville de banlieue parisienne et pénétrons dans les locaux de l’association. Des gens de tous âges vont et viennent, discutent, plaisantent. Nous sommes accueillis par Abdelnasser, pédagogue social. Il nous propose un café et nous présente Anita et Greta, deux sœurs de 15 et 14 ans qui ont accepté d’apporter leur témoignage. Laurent vient nous saluer mais ne s’éternise pas : l’association a besoin de lui.

Ancien instituteur, il a créé Intermèdes en 1994 (rebaptisée Intermèdes Robinson en 2005) dans le but de soutenir les enfants « en situation de rue ». Pas forcément ceux qui dorment dehors, mais ceux qui ne trouvent pas, dans le système classique, de réponse à leurs besoins. Il leur propose des ateliers de rue, qu’il voit comme un intermède entre la maison et l’école, d’où le nom.

Influencé par la pédagogie sociale de Célestin Freinet, il a très tôt l’intuition que seul un lieu ouvert peut venir en aide aux enfants les plus démunis. « Nous sommes allés à leur rencontre là où ils vivaient : aux pieds des immeubles des quartiers populaires, dans les bidonvilles et dans les hôtels sociaux », m’expliquera-t-il lorsqu’il finira par accepter de se poser dix minutes.

SECONDE FAMILLE

Chacun de ces lieux abrite des populations différentes. Les habitants des quartiers populaires sont des familles pauvres qui vivent dans la précarité. Ceux des bidonvilles sont essentiellement des Roms qui ont quitté la Roumanie pour des raisons économiques ou de racisme et ont émigré en France. Leurs conditions de vie sont d’autant plus difficiles qu’ils sont perpétuellement chassés, les pouvoirs publics cherchant à leur faire quitter le territoire. Les hôtels sociaux hébergent des personnes arrivées par le 115, le numéro d’urgence qui vient en aide aux personnes sans abri. Beaucoup sont des migrants. Ils viennent de tous les pays – Albanie, Bulgarie, Sénégal, Côte d’Ivoire, Syrie, Pakistan, Afghanistan… – et peinent à trouver un travail et à accéder à des droits de santé et à un statut administratif.
 
Des réponses existent déjà pour les adultes, mais, pour beaucoup de services publics, les enfants restent invisibles, faute de suivi. Une défaillance qui, selon Laurent, « n’est pas due aux gens, mais au fonctionnement des institutions, qui périodiquement perdent leur trace ». Grâce à une présence continue sur le terrain, Intermèdes Robinson parvient à tisser avec les enfants des liens si forts que beaucoup y voient aujourd’hui une seconde famille.

Des ateliers proposent du soutien scolaire, d’autres du jardinage urbain, d’autres encore l’apprentissage du français par des mises en situation ou des chansons. Une troupe de danse et de chant, Aven Savore (« venez tous » en tsigane), organise de nombreux spectacles. Elle est même partie en tournée avec Ibrahim Maalouf et Haidouti Orkestar l’été dernier. Une cantine communautaire est également à disposition.

INCONDITIONNALITÉ, GRATUITÉ, RÉGULARITÉ

À chaque fois, les principes d’inconditionnalité, de gratuité, de régularité règnent. Le décloisonnement est de mise. Contrairement à une MJC classique dans laquelle il faut s’inscrire à des cours puis les suivre sur place, là ce sont les pédagogues qui se déplacent pour animer des ateliers « hors les murs », auprès des personnes isolées. L’objectif est toujours le même : redonner confiance aux enfants. Confiance en eux-mêmes, confiance dans leur avenir, mais aussi confiance dans les adultes, y compris ceux qui ne sont ni de leur culture, ni de leur pays.

Anita et Greta, assises à côté de moi, en sont la démonstration. Emmitouflées dans leurs blousons, les cheveux bruns relevés en chignon, elles suivent la discussion avec intérêt. A priori, rien ne les distingue d’adolescentes ordinaires. Leur parcours a pourtant été accidenté. Arrivées d’Albanie avec leurs parents et leur petit frère en 2015, à l’âge de 11 et 9 ans, elles commencent par dormir dans la rue ou dans les hôpitaux qui acceptent de les accueillir. Une fois acquis les premiers rudiments de français, elles apprennent à appeler le 115. « On a fait dix hôtels en cinq ans et changé quatre fois d’école », résume Greta. Depuis deux ans, elles habitent un hôtel social à Massy. Elles attendent leurs papiers, qui leur permettraient d’avoir accès à une HLM. « La vie d’immigré, c’est pas facile », résume Greta, de son débit rapide et encore légèrement haché par son accent albanais.
La mère d’une amie, danseuse, leur a fait découvrir Intermèdes Robinson. Méfiantes, elles ont mis près d’un an à participer à la vie de l’association. Aujourd’hui, elles dansent et chantent aux répétitions d’Aven Savore. Greta rêve de devenir avocate parce qu’elle aime « aider les gens dans leurs démarches » ou cardiologue « parce que le sang ne [lui] fait pas peur ». Anita est en apprentissage CAP petite enfance. « Elle est douée, remarque Abdelnasser, le pédagogue social qui les connaît bien. Sûrement parce qu’elle sait ce que c’est qu’un enfant qui a besoin d’aide. »

SOUTENIR APRÈS AVOIR ÉTÉ SOUTENU

Anita et Greta ont trouvé chez Intermèdes Robinson un refuge dans lequel elles se montrent actives à leur tour. Le soutien reçu a-t-il le pouvoir d’amorcer une forme de solidarité ? « On utilise peu ce mot très usé, me répond Abdelnasser. Ici, toute relation part plutôt d’un don de soi. On se sent redevable, et l’on va donc redonner. Mais le contre-don n’est pas forcément fait à celui qui a donné, ni équivalent. En pédagogie sociale, on se donne les uns les autres, sans que ça ait besoin d’être fait de manière symétrique. » Anita et Greta passent ainsi beaucoup de temps à appeler le 115 pour d’autres bénéficiaires. Fortes de leur propre expérience, elles savent ce qu’il faut dire pour que ça marche. Elles ne sont pas des cas isolés. Hassan, un autre habitué de l’association, passe sa vie à accueillir et orienter les nouveaux arrivants.

Avant de partir, je demande à Laurent de me préciser où va l’aide apportée par DEMAIN à travers La Voix de l’enfant. « Aux ateliers donnés dans les hôtels et les bidonvilles. Dans ces lieux, les parents n’ayant pas de statut administratif, leurs enfants ne peuvent accéder aux services de la petite enfance. Les besoins sont énormes. L’association y pourvoit de plusieurs manières : permanence sociale et médicale, accueil de loisirs les mercredis et durant les congés scolaires, distribution d’aide alimentaire, vacances, sorties et fêtes organisées pour les enfants et leurs familles… »

Je lui dis que, contrairement à ce que m’a dit Martine, il ne me paraît pas fou du tout. « Disons plutôt que je suis à contre-courant, corrige-t-il avant de se lever, de nouveau happé par un atelier à préparer. Il n’y a que les poissons morts qui nagent dans le courant. »

VISITE D’UN HÔTEL SOCIAL

Un groupe de pédagogues nous invite à le suivre jusqu’à la périphérie de la ville, où il compte organiser une fête d’anniversaire pour les habitants d’un hôtel social. Nous nous arrêtons sur le parking d’un morne bâtiment aux allures de motel, en bordure d’autoroute. Chacun décharge victuailles et matériel dans la salle commune, à l’exception de Dusko, le musicien de l’association. Lui s’en va battre le rappel, une clarinette à la main. Je le suis.

Catogan, perfecto, lunettes dorées : son élégance met à elle seule de bonne humeur. D’un pas léger et assuré, il joue l’air de La Panthère rose et frappe à toutes les portes, saluant les habitants en habitué des lieux – chaque jeudi après-midi il anime là un atelier de jeux collectifs. « Bonjour, on fête l’anniversaire d’Israa, Adam et Yasmine, il y a des chips et des bonbons, il faut venir », lance-t-il aux personnes qui acceptent d’ouvrir leur porte.

Souvent, il leur parle en tsigane, sa langue maternelle. Originaire de Slovaquie, il est arrivé en France en 2013, puis est entré dans l’association au moment où Aven Savore se formait. Sa situation régularisée, il a pu y faire son service civique, avant d’y être embauché en tant que pédagogue permanent. Il a 24 ans, habite à Montrouge, à vingt minutes en bus de l’association, et ne possède sa clarinette que depuis deux semaines. « Je sais mieux jouer du piano, de la guitare, du saxo et de la contrebasse », s’excuse-t-il presque. Plus tard, sur la page Facebook de « Dusko Pianist », je le découvrirai jouant du jazz manouche sur la scène du Caveau de la Huchette.

Une fois le tour des chambres terminé, nous allons aider à la décoration de la salle. Un tapis a été posé dans un coin, des enfants de plus en plus nombreux jouent aux Légo dessus. On remplit de bonbons des assiettes en carton, on gonfle des ballons, les accroche à des guirlandes.

Une dame enceinte, Nesrine, arrive les bras chargés de gros gâteaux à l’effigie des tortues Ninja. Elle les a préparés elle-même pour le dixième anniversaire de sa fille Yasmine. Je lui demande comment elle a fait, les chambres ont l’air si petites. « On se débrouille », sourit-elle. Elle sort des paquets de pop-corn d’un cabas et propose qu’on les passe au micro-ondes. Arrivée d’Algérie en 2015 avec son mari et sa fille, elle vit là depuis deux ans.

Occupée à discuter avec elle et à jouer au ballon avec une petite fille, je ne me suis pas aperçu que la fête commençait. Des parents allés chercher leurs enfants à l’école – Laurent et son équipe se battent pour leur scolarisation – sont de retour, une odeur de caramel flotte dans l’air, la sono a pris le relais de la clarinette de Dusko. Les adultes discutent, assis en rond sur des chaises, pendant que les enfants jouent. La boum bat son plein. L’espace de quelques heures, Intermèdes Robinson a encore une fois réussi son pari : tisser du lien social et apporter de la joie dans un lieu de transit.

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