GOOD VIBES

Artiste complète, Uèle Lamore, 25 ans, vient de préparer l’orchestration de la tournée d’Etienne Daho, a conçu la musique du dernier film d’Aïssa Maïga et sortira son premier album en 2020. Rencontre chez elle, à Vitry-sur-Seine.

Uèle Lamore, musicienne libre


La première chose que l’on remarque en arrivant chez Uèle Lamore n’est pas la musique ou un instrument, mais les tableaux et les sculptures dans toutes les pièces. « La maison est avant tout l’atelier de mon père », m’explique-t-elle en préparant un café, son chihuahua – Bigger – sur les talons.
 

DES RACINES AMÉRICAINES ET CENTRAFRICAINES
Quelques minutes plus tard, Jean Lamore, haute stature et regard aussi vif que celui de sa fille, vient nous saluer avant de disparaître à l’arrière de la maison, où il conçoit ses sculptures. Ils échangent en anglais. « Mon père est américain d’origine italienne, il vit en France depuis plus de trente ans et parle très bien le français, mais il a tenu à me transmettre sa langue. » Le brassage culturel ne s’arrête pas là puisque sa maman – décédée dix ans plus tôt – était originaire de Centrafrique. Enfant, Uèle s’y rendait souvent et y conserve de la famille. Elle est née à Paris – ses parents tenaient une galerie d’art rue du plâtre dans le IVe – puis, à partir de dix ans, a grandi à Vitry, dans le Val de Marne.
 
Chez Sézane, on l’a découverte à travers les vidéos de ses prestations en tant que cheffe d’orchestre. Sa gestuelle et sa présence nous ont fascinée. Son visage juvénile, ses cheveux courts et son allure tomboy correspondaient si peu à l’image que je me faisais de ce métier ! Mais Uèle n’a rien de classique. Née dans une famille d’artistes, elle apprend très tôt à s’exprimer par la peinture et la sculpture, émet à cinq ans le souhait de jouer du violon – « Ça n’a pas duré, la prof était horrible » – embraie sur la guitare tout en refusant les parcours fléchés. « Je détestais le solfège et n’étais pas faite pour le conservatoire. J’ai le plus grand respect pour ceux qui en sortent, mais moi, ce qui m’intéressait, c’était d’avoir un groupe, de faire des concerts et de m’amuser. »

 


UNE APPROCHE GLOBALE DU MÉTIER

Après une scolarité à Massillon – un établissement parisien privé et bilingue où elle se constitue la bande d’amis qu’elle a encore aujourd’hui – elle décroche une bourse pour étudier la guitare au Musicians Institute de Los Angeles, puis la composition classique à Berklee, prestigieuse université de Boston. Une école de rigueur qui lui apprend à devenir une artiste complète : « Composition, arrangement, direction, orchestration, instrumentation, production… je peux tout faire. »
 
En 2017, de retour à Paris, elle fonde l’Orchestre Orage et commence à collaborer avec des artistes de musique actuelle de la scène indépendante. Lorsque je m’étonne de son jeune âge – 23 ans à l’époque – elle balaie l’argument : « Soit tu crées ton orchestre et tu diriges, soit tu ne le feras jamais. » Dans son domaine, les places sont si chères qu’elle a compris dès le départ qu’attendre n’était pas une option.
 
Où donc puise-t-elle cette confiance qui lui permet de tracer son propre chemin loin des conventions ? « Mes parents m’ont toujours encouragée à m’accomplir. Ils m’ont donné l’assurance que si je me consacre à fond à mes passions, le reste suivra. » Au lycée, peu de gens en dehors de son entourage proche croyaient à son envie de faire de la musique, mais elle s’en fichait. « Je suis têtue, et dans une famille alternative comme la mienne, tout le monde est free-lance. »

 


HYPERACTIVE ET TOUCHE À TOUT

Si les États-Unis lui ont offert la possibilité d’explorer sa créativité, elle a fait le choix de revenir de ce côté-ci de l’Atlantique une fois ses études terminées. « Je kiffe les Français, je kiffe les Parisiens, s’enthousiasme-t-elle. La ville est sublime et à échelle humaine. Il y a toujours une expo à voir, les plus grandes têtes d’affiche viennent jouer là et le mode de vie y est plutôt cool. Sans compter que, depuis Paris, tu peux te rendre facilement partout en Europe. » Un argument de poids puisqu’elle est aujourd’hui arrangeuse pour le London Contemporary Orchestra. En Suisse pour une autre collaboration il y a quelques jours, elle n’a même pas encore eu le temps de défaire ses valises. 
 
Hyperactive – dernièrement, elle a aussi assuré l’arrangement et la préparation de l’orchestration de la tournée actuelle d’Etienne Daho et conçu la bande originale de Marcher sur l’eau, le film à venir d’Aïssa Maïga, Uèle n’en oublie pas pour autant de nourrir sa propre musique. Elle a écrit en un mois un premier album électro qui sortira fin 2020 et qu’elle présentera en concert dès le printemps prochain. « J’avais besoin de sortir tous les sons que je portais en moi depuis deux ans. » Doux et enveloppant, l’album est émaillé de bruissements évocateurs de mers et de forêts. « J’ai un rapport hyper fort à la nature. Rien ne me fait me sentir mieux qu’une plage sauvage du Cotentin balayée par le vent et la pluie. »

 


« UN VÊTEMENT DIT BEAUCOUP SUR SOI »

Et la mode, dans tout ça ? « Ma mère était styliste chaussures pour des marques de haute couture parisienne. Enfant, il m’arrivait de l’accompagner dans les ateliers de production en Italie. J’ai le plus grand respect pour le métier de créateur. Un vêtement dit beaucoup sur soi. » Le changement de paradigme de la nouvelle génération l’intéresse particulièrement : « Traditionnellement, les conditions de travail y étaient difficiles, avec beaucoup de burn-outs et d’addictions, mais les 25-35 ans ne veulent plus tomber dans les mêmes excès que les anciens. »
 
Pour elle, le parallèle avec la musique est évident : le temps des méga-stars telles que Prince, Michael Jackson et Madonna est révolu. « Beyoncé remplit des stades, mais globalement les contrats des artistes sont moins hallucinants que par le passé, observe-t-elle. Le système a fabriqué des monstres, avec tout ce que cela implique de dépressions et de suicides. Aujourd’hui, on se préoccupe davantage de sa santé mentale et physique. Et ça n’est pas une question d’âge mais bien d’époque : Etienne Daho lui-même a un mode de vie hyper sain. » Loin des rêves de rock-stars, Uèle n’aspire qu’à une chose : continuer à vivre de sa musique.
 
Géraldine Dormoy

 

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