RENCONTRE

L’écrivaine de 31 ans, fille de la chanteuse Jeanne Mas, a sorti en août un premier roman érudit et haletant. On y découvre, en 1885, la vie des aliénées de la Salpetrière : des femmes que la société de l’époque prenait pour folles et que le docteur Charcot auscultait en public. Un monde a priori éloigné du nôtre, que Victoria Mas parvient pourtant à faire brillamment résonner.

Victoria Mas, autrice du Bal des folles : « Le corps des femmes reste un mystère »


Trois collègues chez Sézane m’ont recommandé Le Bal des folles. « Ça se lit vite, c’est surprenant, les personnages sont attachants », m’a résumé l’une d’elles en me tendant le roman, paru le 22 août dernier aux éditions Albin Michel. Je l’ai effectivement dévoré en deux jours, plongeant avec délice dans la préparation du bal costumé de mi-carême qui, à la fin du XIXe siècle, réunissait chaque année à la Salpetrière le tout-Paris et les internées de l’hôpital, le temps d’une soirée.
 

MULTI PRIMÉ ET BIENTÔT ADAPTÉ AU CINÉMA
Nous sommes loin d’être les seules à avoir succombé : lauréat de plusieurs prix dont le Renaudot des Lycéens, l’ouvrage s’est déjà écoulé à plus de 70.000 exemplaires. Les droits ont été vendus à onze pays ainsi qu’à une boîte de production, en vue d’une adaptation cinématographique.
 
Comment Victoria Mas explique-t-elle un tel succès ? « Les lecteurs sont heureux de découvrir des faits méconnus », analyse-t-elle, assise face à une tasse de thé, dans le café de la rue Caulaincourt où elle m’a donné rendez-vous. Si l’imaginaire collectif a retenu les « hystériques » soignées par Charcot, peu de gens savent en effet quel était le quotidien des femmes enfermées là-bas.
 

CHARCOT, UN GRAND MÉDECIN PEU ENCLIN À L’EMPATHIE
Lors d’une visite à la Salpetrière, inspirée par l’atmosphère chargée des lieux, Victoria Mas a eu envie d’en savoir plus. Ce qu’elle a lu dans les ouvrages de l’historienne Yannick Ripa, ce qu’elle a vu dans l’iconographie de l’époque – les aliénées ont beaucoup été prises en photo – lui a donné envie de tisser une histoire fictive en marge des faits réels. On y fait la connaissance d’Eugénie, une jeune bourgeoise parisienne qui a le don de communiquer avec les morts. « Pas de ça sous mon toit », décide son père lorsqu’il l’apprend. Il l’envoie à la Pitié, où elle côtoie des femmes dont les « maladies » trouvent surtout leur origine dans un patriarcat tout puissant.
 
La figure de Charcot en est le meilleur exemple. Le célèbre neurologue y apparaît froid et plus enclin à assurer le spectacle devant ses pairs qu’à ressentir la moindre empathie envers ses malades. « Une poignée de puristes est venue me voir pour me rappeler qu’il était un grand monsieur, s’amuse Victoria. Je ne dis pas le contraire, mais cela ne doit pas nous ôter notre sens critique. La mise en scène de ses patientes relevait du divertissement. » Un « zoo avant l’heure » pensé, à ses yeux, pour exciter le voyeurisme du public de la même manière que la téléréalité d’aujourd’hui. « L’histoire est un cycle qui se répète. Désormais, on n’exhibe plus des malades mais des anonymes », constate-t-elle.
 

LES FEMMES, ENCORE ET TOUJOURS RAMENÉES À LEUR CORPS
La condition des femmes a beau avoir évolué depuis 1885, Victoria estime que de nombreuses croyances héritées du temps de Charcot perdurent encore aujourd’hui. « Le cadre légal n’est plus le même, les femmes se sont émancipées et sont maintenant indépendantes, mais ne pas être mariée est encore souvent jugé suspect », pointe-t-elle.
 
Le parallèle est même plus évident concernant la folie : « Du temps de Charcot, on pensait que l’hystérie était féminine. On a beau aujourd’hui savoir que ce n’est pas le cas, on n’en continue pas moins d’associer les émois d’une femme à son cycle menstruel, regrette-t-elle. La meilleure façon de dénigrer sa parole est de la ramener à ce qui se passe dans son corps. Si elle ne sait pas se tenir, c’est nécessairement en raison de ses ovaires ou de son utérus. » Quelle que soit l’époque, « le corps des femmes reste un mystère pour les hommes, d’où leur besoin de le contrôler », dénonce-t-elle.
 
Mais son roman ne séduit pas uniquement par sa portée historique et féministe. On est aussi happé par sa façon d’aborder le spiritisme. Sans jamais verser dans le roman de genre, Victoria nous confronte aux limites de notre rationalité : et si le monde s’étendait au-delà de ce que perçoivent nos sens ? Elle-même n’a pas d’avis tranché sur le sujet – « je ne fais que poser la question » –, mais elle se sert du don de son héroïne comme d’un puissant élément narratif. Et au fil des pages, son histoire nous pousse à nous interroger sur notre propre rapport à la spiritualité.
 

MAÎTRISE ET ENGAGEMENT
Le bal des folles frappe par sa maîtrise. Et pour cause : il ne s’agit pas vraiment d’un premier roman. Avant lui, Victoria en a écrit trois autres, jamais publiés. « Des autofictions dans lesquelles j’explorais les relations familiales et cherchais encore ma voie », explique-t-elle. Celui-ci marque une rupture : « Avec lui, j’ai commencé à écrire pour les autres et à créer des personnages. Il y avait aussi, pour la première fois, une forme d’engagement : je voulais parvenir à être au plus près de ce qui s’est réellement passé à la Salpetrière. » Et que l’on n’aille pas lui dire que le livre a marché parce qu’elle est la fille de Jeanne Mas, chanteuse star des années 80 : « Cela fait douze ans que j’essayais de me faire publier, a-t-elle déclaré au Figaro. Si être une ‘fille de’ m’avait aidée, cela serait arrivé bien avant. »
 
L’écriture du livre lui a pris neuf mois. Victoria n’est pas du genre à improviser. Après avoir établi une fiche pour chaque personnage – détaillant « une fêlure, un objectif, une sensibilité, une façon de parler » – elle a construit son histoire chapitre par chapitre, puis scène par scène avant de se lancer. Fascinée par la figure de l’écrivain, celle de Marguerite Duras en particulier, il lui est arrivé, plus jeune, de fantasmer sur la vision romantique de journées passées à écrire dans une maison face à la mer. L’expérience l’a rendue pragmatique : « Finalement, je suis mieux chez moi », sourit-elle.
 
Avant la parution du Bal des folles, Victoria était scripte dans l’audiovisuel, pigiste et rédactrice de procès-verbaux. Comment envisage-t-elle la suite ? « Avoir une maison d’édition me rassure, s’enthousiasme-t-elle. Et l’accueil fait au livre a dépassé toutes mes attentes. » Accaparée par la promo, elle ne s’est pas encore remise à écrire, mais les personnages de sa prochaine histoire l’attendent déjà. On la quitte en espérant la revoir bientôt.


Géraldine Dormoy

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